» DES SURPLUS POUR NOURRIR TOUT LE MONDE

Actif depuis 1991 dans le Bas-St-Laurent, le Carrefour d’Initiatives Populaires (CIP) de Rivière-du-Loup est un organisme sans but lucratif dont la mission consiste à lutter contre l’insécurité alimentaire et à favoriser l’accès à une alimentation saine pour tous. Avec la hausse des prix des loyers et du panier d’épicerie, jumelée à un salaire minimum insuffisant, se nourrir convenablement devient pour certains un combat de tous les jours. La formule initiale du Carrefour proposant un repas gratuit et un sac de denrées à faible coût une fois par semaine ne suffit plus. La récupération alimentaire s’impose: c’est de cette nécessite que nait, au sein du CIP, l’initiative Escouade Alimenterre.

> Chantal Parenteau, coordonnatrice en sécurité alimentaire au CIP et instigatrice de l’Escouade Alimenterre

Le temps des récoltes venu, à moins de 48 heures d’avis, quelques membres d’un réseau d’une cinquantaine de bénévoles se rendent chez un cultivateur participant pour glaner les fruits et légumes hors calibre, déformés, un peu abîmés ou trop mûrs pour être vendus. Ces surplus que le maraîcher n’arrive pas à écouler et qui autrement resteraient dans les champs.

Une pratique ancestrale d’actualité
Le glanage remonte au Moyen Âge où, dans plusieurs pays d’Europe, il était de coutume que le propriétaire de terres agricoles autorise les plus démunis à ramasser la paille et les grains tombés au sol, une fois la récolte terminée. En France, à condition que l’activité ne nuise pas au fermier, qu’elle se déroule durant le jour, qu’elle se fasse sans outil et que l’endroit ne soit pas clôturé, le glanage est légal et toujours pratique courante.

Au Québec, cependant, le glanage n’est pas une pratique ancrée dans les mœurs depuis longtemps. Cultivateur de pommes de terre de père en fils, l’octogénaire Réjean Marquis, qui a cessé ses activités depuis une vingtaine d’années, n’a aucun souvenir d’une telle façon de faire. «À mon époque, on mettait toute la récolte de patates dans un caveau pour les vendre durant l’hiver. Bien souvent, il en restait le printemps d’après. On était obligé de les jeter parce qu’à l’Isle-Verte, on était tous des agriculteurs, donc tout le monde en avait.» Toutefois, la générosité envers les gens de passage, ou les «quêteux» comme les villageois les appelaient, était de mise. Il était tout à fait naturel de leur offrir un repas décent.

Mais la réalité d’aujourd’hui commande de nouvelles – ou plutôt d’anciennes – manières de faire. Malgré les nombreux adeptes du retour à la terre, plusieurs sont freinés par le prix démesuré des fermes et l’incertitude face aux résultats espérés. «Les gens s’imaginent que c’est facile», affirme Mario Belzile. Le propriétaire de Produits maraîchers Belzile constate que dans la région du Bas-Saint-Laurent, quelques entrepreneurs seulement se lancent tous les ans dans l’agriculture dans l’espoir d’en vivre, mais que peu y parviennent. «Moi, du début avril jusqu’à la mi-décembre, c’est 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. J’en rêve même la nuit!», avoue-t-il.

> Mario Belzile, propriétaire de Produits maraîchers Belzile

C’est ce passionné qui accueillera l’Escouade Alimenterre pour le dernier glanage de la saison. Le jour prévu, dès 13 heures, cinq bénévoles se présentent à la ferme, armés de gants de travail et de chaudières. Après un mot de bienvenue et une courte explication sur le fonctionnement de l’opération, tous se rendent au champ d’un pas assuré. Leur tâche: ramasser une section complète de carottes avant qu’elles ne pourrissent au sol et développent différentes maladies qui pourraient s’avérer désastreuses pour les prochaines cultures.

> Le maraîcher explique aux bénévoles comment se déroulera l’opération

Un modèle gagnant-gagnant
Le maraîcher avoue candidement qu’il sème toujours un peu plus. Ne sachant jamais d’avance la quantité qu’il pourra écouler dans les différents marchés locaux, il aime l’idée que les gens puissent profiter de ses surplus, plutôt que de les perdre. «Tant qu’à stocker les carottes dans ma chambre froide et la remplir pour les jeter au printemps, je vais garder les petites qui sont plus faciles à vendre, puis je vais donner au Carrefour les plus grosses qui sont aussi bonnes», explique-t-il.

Pour Mario Belzile, son exploitation lui demande tout son temps. Sa conjointe pour unique aide, les quelques heures que les bénévoles lui fournissent peuvent s’avérer cruciales. Car en agriculture, tout est une question de temps. Si la météo s’annonce défavorable pour plusieurs jours d’affilée, tout est perdu. Un simple coup de fil quelques heures à l’avance et l’Escouade Alimenterre arrive.

Dans le champ du maraîcher, cet après-midi-là, l’heure est à la convivialité. Les idées de recettes pour de savoureux potages ou des salades imaginatives fusent parmi les fins gourmets, tandis que d’autres, plus pragmatiques, se renseignent sur les meilleures façons de conserver le fruit de leur travail ou d’éloigner les insectes ravageurs. Après deux heures de glanage, des sourires de satisfaction s’affichent sur les visages. Au total, c’est 67 chaudières débordantes de carottes qui seront pesées avant d’être divisées en trois. Une partie de la récolte retournera au producteur qui, dans les faits, la remet souvent à l’organisme. Un second lot sera distribué entre les bénévoles et le dernier tiers ira au Carrefour dans le but d’améliorer son offre alimentaire.

Conscient qu’une tranche de plus en plus grande de la population éprouve des soucis à se nourrir, le maraîcher voit son geste comme allant de soi. «J’en ai trop et il y a des gens qui n’en ont pas. C’est bien normal de les aider, tout simplement.» Selon Chantal Parenteau, coordonnatrice en sécurité alimentaire au CIP et instigatrice de l’Escouade, «le producteur en retire une main-d’œuvre gratuite, tandis que les bénévoles repartent avec des légumes frais en échange de quelques heures de travail. C’est gagnant-gagnant».

Le glanage, une partie de la solution
Partout dans la province, la pratique du glanage commence peu à peu à faire son chemin. Plus d’une vingtaine de banques alimentaires et d’organismes communautaires s’ouvrent à l’idée d’enrichir leur réserve de denrées avec les produits provenant de surplus de récoltes. Une initiative qui permet d’améliorer l’accessibilité à des aliments sains et locaux, d’utiliser les excédents, de les partager et surtout, d’éviter qu’ils se retrouvent aux ordures.

> L’équipe de bénévoles heureuse de la récolte d’aujourd’hui

Parce qu’au Canada, le gaspillage alimentaire, on connait ça. Selon un rapport publié par l’Organisation des Nations unies en 2021, chaque Canadien enverrait 79 kg de nourriture par année à la poubelle. Un geste qui place le Canada à la tête du classement des pays dilapidateurs de denrées. Le glanage représenterait-il une partie de la solution pour améliorer notre performance?

> Syndy April, coordonnatrice des services alimentaires au CIP, réceptionne les contenants qui serviront à emballer les repas préparés avec les don de denrées

Selon Syndy April, coordonnatrice des services alimentaires au CIP de Rivière-du-Loup, «cet automne, il y a eu moins de donateurs et beaucoup d’utilisateurs. Si on n’avait pas eu de provisions générées par le glanage, on n’aurait pas pu répondre à la demande.» Même si les dons en provenance des épiceries ou des grandes surfaces sont réguliers, ils sont surtout composés de produits non périssables ou de viande. Les fruits et légumes sont moins fréquents. «C’est vraiment important pour nous que les gens repartent avec des produits frais, pas seulement du cannage», ajoute-t-elle.

> Marie-Pier Plourde se charge de réceptionner la marchandise et de compiler les denrées qui entrent et sortent du CIP

Chargée de réceptionner la marchandise et de faire le suivi de toutes les denrées qui entrent et sortent du CIP, Marie-Pierre Plourde s’inquiète. Elle qui, avant de se joindre à l’organisme, s’attardait rarement aux questions reliées à la gestion de la nourriture, voit maintenant d’un autre œil la nécessité de s’attaquer au gaspillage. «Quand on travaille ici, on se rend compte qu’il y a beaucoup de stock qui était jeté avant et que l’on peut récupérer.» Car au Carrefour, c’est à peine 5 à 7 % des produits récoltés et des aliments récupérés qui se retrouvent dans le compost. Une statistique parlante.

> Pascal Barbier profitait de la générosité du Carrefour avant de devenir bénévole

Chaque semaine, c’est plus de 450 personnes qui visiteront le Carrefour pour repartir avec des mets préparés ou des articles invendus. C’est l’équivalent de 104 tonnes de produits qui est ainsi redistribué dans la communauté. Un chiffre qui a doublé au cours des cinq dernières années.

Nés du même souffle que l’Escouade Alimenterre, 14 Frigos partagés libre-service ont été disposés dans différents lieux de la MRC de Rivière-du-Loup avec l’intention avouée de faire circuler certaines denrées reçues parfois en surabondance. «Voilà une belle raison de se lever le matin, sauver de la bouffe!», conclut Syndy.

> Sindy April et Patrice Gagné discutent des moyens pour augmenter l’efficacité de la gestion des stocks de l’organisme