
Sur la 132, près de la route du Quai de L’Isle-Verte, le restaurant Le Barillet est bondé plus qu’à l’habitude pour un jeudi matin. Il est à peine 7:00. Les bénévoles, les membres du comité organisateur et plusieurs participants au Sentier de la Bouette sont réunis devant un café trop dilué en attendant que les serveuses terminent de prendre les nombreuses commandes.

Gérald Dionne se trouve à la table du fond. C’est lui qui a repris l’événement en mains depuis que les initiateurs du projet, Jean-Bernard Ouellette et Lucille Viens, se sont retirés il y a 15 ans. «À cette époque, des chevaux guidaient la traversée qui partait près d’une écurie. Le trajet était plus long et le début beaucoup plus difficile, car il fallait traverser la rivière», lance Gérald. Le Sentier de la bouette en est maintenant à sa 22e édition.


C’est à maigre d’eau, deux jours après la nouvelle ou la pleine lune, lorsque la marée est à son plus bas, que le passage est amplement dégagé pour permettre la traversée à gué entre le village et l’île. Autrefois, les insulaires profitaient de cette période pour passer des marchandises d’une rive à l’autre sur des chalands, sorte de radeaux spécifique à la région. «Si on voulait, on pourrait traverser à pied chaque deux semaines» dit Gérald. L’événement se tient toutefois qu’une fois par année, par souci de préservation de l’environnement.

9h45, la marée est maintenant suffisamment basse pour se rendre à l’île Ronde, située à 2,5 km, soit la moitié du trajet. Alex Fraser, le guide de tête, donne le départ. Résident de l’île, Alex a foulé le sol boueux du fleuve mainte et mainte fois. La joyeuse équipée est donc entre bonnes mains!




Accompagnée de plus d’une trentaine de bénévoles, la traversée se met en marche. Les premiers pas se font hésitants. La vase surprend les passants et tente d’avaler leurs jambes. Certains perdent pied et s’agrippent au bras de leur coéquipier dans l’espoir de ne pas s’enfoncer d’avantage. De légers cris entremêlés d’éclats de rire se font entendre, mais le sourire est sur le visage de tous les participants.

À environ 1 km de l’île Ronde, Alex Fraser arrête le groupe. «Nous devrons attendre quelques minutes que la marée soit totalement basse.»



C’est lors d’un reportage à l’émission «On aura tout vu», diffusé sur les ondes de Télé-Québec, que Mme Nicole O’keef a entendu parler de cet événement en 1994. Elle visitait régulièrement l’île Verte, mais ne connaissait pas la traversée. En 1995, elle et son mari s’inscrivent. Puis en 1999, ils reviennent en compagnie de deux autres couples d’amis. «Il y avait entre 50 et 60 participants à cette époque.»

La traversée continue non sans peine. De l’eau jusqu’à mi-jambe pendant plusieurs mètres, l’avancée s’effectue lentement. Heureusement, l’île Ronde nous attend pour une courte pause-collation. De là, le but est visible. Les quelques bâtiments colorés de l’île Verte redonnent de l’entrain.

Il reste environ 2 km à franchir. Étoiles de mer, crabes des sables, moules et coquillages se laissent découvrir entre les longs laminaires qui recouvrent le fond marin. Attention, glissant!


L’arrivée des participants se déroule sous les applaudissements des insulaires. Les parents félicitent leurs enfants. «Moi, c’est la température de l’eau qui m’inquiétait un peu!», s’exclame Guillaume. Mais l’épreuve est vite oubliée.



Il ne reste plus qu’à se «débouetter». Un petit saut dans un baril remplit d’eau et hop, l’équipée bien méritante emprunte la route du Quai-d’en-bas pour se diriger vers le lunch.


Les derniers «bouetteux» fouleront le sol de l’île vers 12h50. La plupart profiteront de la journée pour se rendre au sommet du phare, le premier érigé sur le Saint-Laurent ou visiter l’école du Bout-d’en-Bas, aujourd’hui transformée en centre d’interprétation. D’autres flâneront tout simplement sur le bord du fleuve, les yeux grands ouverts dans l’espoir d’apercevoir un phoque ou un rorqual commun.

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OÙ EST L’ÎLE VERTE?
Le village de L’Isle-Verte est situé à environ 500 km à l’est de Montréal, sur la route 132, entre Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles. L’île Verte fait face au village. On s’y rend par bateau ou l’hiver, par hélicoptère.
Texte et photos de Marie J. Roy
Plusieurs de ces photos ont étés publiées dans le journal La Presse ainsi que sur le site de la Fondation David Suzuki.