
Ce jour-là, j’étais arrivée bien avant le départ pour Calvi. Assise au terminus d’autobus de Bastia, j’attendais. Lui aussi attendait. Mais pas pour la même raison.

Mariani commençait à s’impatienter lorsqu’enfin, ils se pointèrent. Une poignée d’hommes d’un certain âge, munie d’un petit bagage, marchant nonchalamment dans sa direction. Après s’être salué de la tête, chacun plongea pratiquement simultanément la main dans son sac avec une telle délicatesse, qu’on aurait dit qu’un trésor allait en sortir. Parfaitement polies, presque éblouissantes par ce soleil d’été corse, des boules argentées d’environ 7 cm de diamètre émanèrent une à une du bissac des boulistes. La partie pouvait débuter.

Heureux que je m’intéresse à leur activité, un des hommes me fait signe. D’une main, il tient une cigarette à moitié fumée et de l’autre, deux photos qu’il tend vers moi. Des documents en noir et blanc. La première montre un athlète aux cuisses de fer posant triomphalement sur un vélo. Le même individu se retrouve sur la seconde, mais cette fois-ci, en compagnie du chanteur Tino Rossi. «C’est moi!», lâche Mariani, légèrement en retrait.


Je lève les yeux pour mieux le regarder. Je reconnais son sourire. Exactement le même que sur les images. «Elles ont été prises en 1949, lorsque j’ai participé au Tour de Corse!», m’avoua-t-il enfin. Aujourd’hui, malgré ses cheveux grisonnants et un physique plutôt relâché, il garde toujours son sourire, mais se tient loin des foules et des célébrités. «Alors, tu discutes avec la canadienne ou tu joues aux boules?», lance un des joueurs, impatient de poursuivre le jeu. Les hommes, le regard fixé sur le cochonnet, continuent la partie avec un sérieux remarquable.

Pourtant, assis près d’eux, les spectateurs n’hésitent pas à pousser quelques ricanements bien placés. Des habitués qui profitent de l’ombre des platanes pour parler de tout et de rien, sans toutefois quitter l’action des yeux. Fidèles supporteurs des boulistes.

Chaque coup est scruté. Chaque geste, calculé. Tireurs et pointeurs prêtent attention à tous les détails. Personne n’hésite à sortir le ruban à mesurer de ses poches pour mettre au clair le moindre millimètre d’hésitation. Quelques râlements se font entendre de la part des joueurs, mais après un consensus général, la partie reprend son cours.



Bien câlée dans le creux de la main, après avoir été minutieusement astiquée afin de supprimer les derniers grains de sable qui résistent encore sur sa paroi lisse, la masse d’acier s’élance gracieusement, tournoie dans les airs et toc!, foule le sol pour continuer sa course jusqu’à la boule de l’adversaire, qu’elle déloge joyeusement de son emplacement. Le tireur se redresse et affiche un sourire satisfait.


Je pose ma caméra quelques instants pour mieux les regarder. Je vois un homme svelte et élégant qui revêt un chemisier d’un blanc impeccable; un autre porte une casquette et un pantalon d’armée qui lui donne un air malin.

Mais que puis-je dire de plus sur ces hommes avec qui j’ai partagé une heure de ma vie? Rien, sauf que les adversaires d’aujourd’hui seront demain, coéquipiers. Et que je revienne dans un mois ou dans un an, une nouvelle partie de pétanque se déroulera au même endroit, entre les mêmes boulistes, en toute camaraderie.



14h. Le moteur de l’autobus se met à gronder. Je salue chaleureusement tous les joueurs et grimpe à bord, direction Calvi. Mariani, lui, rentrera chez lui en rêvassant à l’époque où il enfourchait son vélo pour rouler plusieurs dizaines de kilomètres par jour sur les routes sinueuses de la Corse. Je regarde par la fenêtre en sachant pertinemment que je ne retournerai pas à Bastia, mais pour une fois, j’aurais bien aimé que le bus soit en retard!

Texte et photos de Marie J. Roy